• Design pulp: le air design

    Par Clément Gault.

    Dans ce que je j’inclus dans le design pulp, le air design est le seul à ne pas être basé sur des inclinaisons essentiellement symboliques. Les trois catégories précédentes revenaient à appliquer un symbole sur un objet de design. Par nostalgie, la brique de Lego devient une table basse ; par ringardise, le trophée de chasse se transforme en luminaire ; enfin par provocation, la croix latine se mue en brosse. La différence notable concernant le air design est sa propension à considérer les avancées scientifiques ou la technologie sous une forme spéculative. Une connaissance hypothétique de leurs capacités suffit le plus souvent pour rendre crédible un tel projet de design. En outre, cette crédibilité me semble fortement renforcée par l’infographie 3D, qui par un rendu léché tend à rendre le projet plus que réel.

    De fait, on trouve régulièrement associé au air design le terme de “concept”. Une utilisation qui m’apparaît assez galvaudée. Derrière le mot “concept”, il faut simplement entendre “idée de design” ou simplement une idée jugée nouvelle. Néanmoins, le concept suggère davantage un travail intellectuel comme le sont les concepts en art, en philosophie ou dans les sciences humaines et sociales. Dans l’absolu, le concept permet avant tout de générer de nouvelles idées et offrent une nouvelle manière d’aborder une situation, un fait ou une problématique. Pour autant, je ne sous-entends pas que le design n’est pas en mesure de sous-tendre un concept. Certains designers, par la force de leurs propositions, le font très bien. Mais le air design a cette particularité de faire passer des idées découlant de spéculations scientifiques comme des “concepts” alors qu’elles n’en sont qu’une hasardeuse résultante.

    Le terme air design découle du air guitar, une activité consistant à mimer un guitariste sur fond musical. Bien que le sujet puisse apparaître léger, il est un minimum sérieux puisqu’il existe des compétions, et même tous les ans un championnat mondial. Par analogie, le air design reviendrait finalement à mimer un travail de design: le air guitariste effectue sa performance sur Stairway to Heaven des Led Zeppelin tout comme le air design se base sur les capacités envisagées d’une technologie et le rendu plastique des images produites.

    Je n’ai pas inventé le terme. De ce que j’ai trouvé, le terme air design aurait été lancé suite à un article sur le blog Yatzer présentant une table basse de Yoann Henry Yvon:

    Un anonyme du nom Frederic commentait dans ces termes le projet (traduit de l’anglais):

    Tout le monde peut faire du design si l’on ne considère pas la faisabilité et l’usage. C’est du air design.
    […]
    Cette épidémie du air design sur Internet m’agace. Les jeunes designers veulent tous devenir les nouveaux Ora Ito en publiant des faux projets comme s’ils étaient réels, démontrant parfois leur total manque de compétence technique.

    En réalité, les exemples ne manquent pas et sont bien représentés par quelques blogs de design et de high tech où l’intérêt de l’image et de la nouveauté prévalent à celui du sens.

    Le projet MOY de Elvis Tomljenovic a gagné en 2009 le concours de design de la conférence Auto(r). Il a imaginé une carrosserie composée “de couches en polycarbonate avec des couches de cristaux liquides, des LED et un film électrochromique entre les deux”. Le “concept” est que cette carrosserie pourrait changer d’aspect, de texture et de couleur. On serait tenté de le croire. Après tout, je ne suis pas un spécialiste dans le domaine. D’autant qu’une idée équivalente est exploitée avec la Smart et ces panneaux de carrosserie facilement interchangeables.

    Mais à la vue des illustrations, trop propres et emphatiques, j’ai du mal à être convaincu qu’une telle voiture puisse exister. Du coup, je me pose alors la question de la faisabilité: est-ce qu’un tel véhicule dans ce matériau résisterait en cas de choc? Je me pose également la question de la légalité: est-ce qu’un gouvernement accepterait qu’une voiture puisse aussi facilement changer d’apparence? Je ne doute pas cela soit dans une certaine mesure techniquement faisable, je doute du rendu spectaculaire proposé ici. Le air design fait surtout douter par la forme que prend le projet : une forme trop séduisante pour être crédible.

    Un autre exemple est celui du Cloud Sofa. Là aussi, un beau travail d’infographie pour illustrer le “concept” d’un sofa en forme de nuage dont “la partie flottante est supportée par un champ de force magnétique généré par la base”. On n’en sait pas plus sur la partie technique mais les images laissent rêveur ou dubitatif, c’est selon.

    Dernièrement, l’écran souple ou bien l’écran transparent ont le vent en poupe. De fait, de nombreux “concepts” émergent avec cette perspective.

    Que cela soit sous la forme d’un appareil photo, d’un téléphone ou d’une montre, la faisabilité ou la pertinence semble être peu de chose par au rapport à la qualité plastique des images. C’est d’autant plus curieux que ce genre d’objet se manipule à la main et aurait besoin dans les faits de maquettes tangibles pour par exemple vérifier l’ergonomie. Cependant, puisque ce sont des “concepts”, on sous-entend peut-être que cette étape n’est pas utile. En définitif, ces projets cherchent rarement à être produit et sont une vision déterministe, parfois fantasmée, des capacités des nouvelles technologies.

    Le contrecoup est que la pratique du design est ici réduite à une production virtuelle supportant une idée abusivement appelée “concept”. J’aimerais néanmoins préciser que ce je nomme air design n’est pas tant le fait de certains designers ou de leur production. Il faut chercher plutôt du côté de leur diffusion via les blogs, les magazines, voire parfois les expositions.

    Après tout, les designers, tout comme les auteurs de science-fiction, ont toujours rêvé des possibilités offertes par les progrès de la science. Par la passé, cela passait par le rough et restait davantage confidentiel. Aujourd’hui, la facilité de diffusion qu’offre Internet, les rendus 3D de plus en plus sophistiqués et à moindre effort, et l’attrait toujours aussi important pour le beau et la prétendue nouveauté, sont je le pense les facteurs déterminants du air design.

    D’une certaine manière, le air design apparaît comme le design conjugué au conditionnel. Pourtant, le design n’est-il pas à conjuguer au futur?

    Cet article est également paru sur le blog de Clément Gault:
    designetrecherche.org.


    10 commentaires

    1. Alain dit:

      @ Clément,

      j’aime bien ce que tu viens d’écrire. Cela me paraît juste. Sans ironie de ma part.

      le air design se reconnaît à une non maitrise scientifique ou technologique. Au seul paraitre graphique; ( Si l’infographie est plus courant, le simple paraître, sans fond, par des techniques traditionnelles de dessin existe aussi).
      Et il se reconnaît aussi souvent à l’inflation verbale qui l’accompagne. Cette inflation verbale est le plus souvent convenue, sans personnalité ou originalité.

      Cependant je voudrais insister particulièrement sur un point essentiel à mon avis du air design. Vide de fond, chargé de paraître. Oui. Mais il n’est pas fait pour être vendu. Aucune analyse de permet de connaître son adéquation à un groupe culturel qui pourrait l’acheter, se l’approprier.
      L’air design est sans technique et sans client.

    2. françoise dit:

      Excellent article qui parle de manière tout à fait objective d’un phénomène de mode. Cependant, il ne faudrait pas jeter le bébé avec l’eau du bain. N’est ce pas souvent dans les utopies que se précisent les objets du futur ? Laboratoire d’idée oui, mais, effectivement, je cite Clément qui a parfaitement résumé ce type de recherche: »pas fait pour être vendu, sans technique et sans client ». Je rajouterai : du rêve, et encore du rêve.

    3. megaprosper dit:

      Excellent article, polémique et informatif.
      Je ne pense pas que le manque de réalisme technique ou commercial de ces projets soit un problème, par contre, comme vous le soulignez, ces « concepts » manquent d’imagination et d’inventivité. Comme ces vidéos qui dégoulinent d’interfaces tactiles « réalité augmenté ». Un design somme toute assez malhonnête, inculte et porteur d’un « déterminisme technologique ».
      Le air-design n’est il pas, au fond, une forme de pratique cinématographique du design? La différence entre un projet de design et un concept futuriste, c’est peut être celle qui existe entre un bâtiment et un décors studio. Un peu à la Syd Mead?

    4. Bob le Homard dit:

      Très bonne article, en effet je dénonce aussi ce phénomène que beaucoup de site internet de déco ou Design plébiscitent, projets utopiques et souvent infaisables, sans ergonomies… A chaque fois de trés belle 3D. Même l’APCI s’y colle en récompensant des produits sans réalité industriel fasse à d’autres…
      En revanche ne pourrait on pas appeler le « Air Design » du Design d’anticipation…? Peut étre….

    5. Olivier dit:

      Très bon article qui, malheureusement, reflète parfois des concepts d’agence de design qui ne se penche pas assez dans la technique et que des industriels prennent pour « argent comptant » (peut-être l’influence des ORA-ITIEN en puissance…).
      En fait on en revient toujours au même problème : la culture du design et de sa véritable mission.
      Une parenthèse sur la phrase de Raymond Loewi « la laideur se vend mal ». Cette phrase est-elle précurseur de la mauvaise idée de la culture du design ?
      J’aimerai bien publier votre article sur mon petit blog (en intégralité). Est-ce possible ?
      Et merci pour le air-design, je n’avais pas encore entendu l’expression.

    6. Clément (l'auteur) dit:

      @ Alain

      En effet, le air design n’a pas pour vocation première d’être vendu mais son impact sur la profession, surtout comment elle est perçue par les profanes, est elle bien réelle. J’y reviendrai lors de la conclusion de cette série d’articles.

      @ Françoise

      Je pense que les utopies parlent davantage du présent que de l’avenir. Le design ne devrait pas verser vers l’utopie car sa crédibilité serait à la longue mise à mal.

      @Megaprosper

      Pour moi c’est concrètement la mauvaise compréhension ou le fantasme sur les technologies qui entretiennent le air design. Ces designers extrapolent une avancée technologique sans même vraiment la comprendre. Leur compréhension se limitent le plus souvent aux effets de la technologie, par exemple la miniaturisation avec les nanotech. De là il n’y a plus de limite, la seule c’est peut être le temps de rendu sous 3DS et SolidWorsks.
      Pour les « vidéos qui dégoulinent d’interfaces tactiles », je suppose que vous pensez à ça : http://www.dailymotion.com/video/x8jndx_2019-vu-par-microsoft_tech
      Votre référence au cinéma est intéressante. Je reprendrais à l’avenir le parallèle entre un bâtiment et un décors de studio. Néanmoins, Syd Mead n’avait pas pour mission dans des films comme Blade Runner de présenter les objets du futurs. Son but était je le pense de les rendre crédibles à l’écran. Le contexte n’était pas le même.

      @ Bob le Homard

      Dans l’absolue, le design dans sa pratique est toujours d’anticipation. Je joue sur les mots, ok.
      Par contre, vous faites peut être référence à ce que certains (James King) nomment le design spéculatif.

      @ Olivier

      Il ne faut pas oublier qu’à l’époque de Raymond Loewy, il avait aussi le « good design », Dieter Rams, etc. « La laideur se vend mal » est plutôt révélateur du style générale de l’époque aux Etats-Unis.
      Reprendre mon article n’aurait aucun intérêt. Vous y gagnerez plus à le commenter comme vous l’avez fait ici.

    7. Olivier dit:

      Clément,

      Je suis d’accord avec toi sur l’origine de la phrase, de R. Loewy, cependant, c’est plus son interprétation au niveau de ‘l’inconscient collectif » au fil des années que je visais.
      [Un échange de lien entre nos deux blogs serait sympa.]

    8. Clément (l'auteur) dit:

      @ Olivier

      En effet, Raymond Loewy est à ma connaissance un des designers les plus médiatisés de son époque (la couverture du Times), et il a de fait influencé la vision populaire de l’époque.

    9. Marlo dit:

      A quoi bon? Hein!
      Nous sommes devenus des marchands de rêve et ca reste encore et toujours cela la principale caractéristique de notre métiers: designers (en tout genre)!
      Donc vraiment à quoi bon protester contre le air design.
      D’autant que comme les concept car vendent une image et un rêve ou plutôt une vision d’un futur possible de la marque, le designer y vend ici sa propre image et sa vision du futur.
      Le design est aussi un outil important de prospection et de recherche afin d’avoir des idées pour le futur. C’est aussi intéressant que je l’est la Science Fiction dans laquelle je trouve parfois l’inspiration.

      Mais il ne faut pas oublier que le seul intérêt dont peuvent retirer les designers de cela n’est que l’image de leur imagination.
      Les seules vrais acteurs du futurs seront ceux qui mettront les mains dans le cambouis car le futur reste et restera toujours à construire et la propriété de ceux qui en sont les acteurs!!!!

    10. Clément (l'auteur) dit:

      @Marlo

      Oui, en somme « le meilleur moyen de prédire le futur c’est de l’inventer » (Alan Kay)

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